OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 La carte et le réseau social http://owni.fr/2010/12/28/la-carte-et-le-reseau-social/ http://owni.fr/2010/12/28/la-carte-et-le-reseau-social/#comments Tue, 28 Dec 2010 07:12:31 +0000 Thierry Crouzet http://owni.fr/?p=40084 Ce n’est pas tous les jours que nous découvrons une nouvelle carte. Au IIIe siècle avant Jésus-Christ en Alexandrie, Ératosthène dessina le premier planisphère. Cette innovation ne fut digérée que 1800 ans plus tard par Christophe Colomb. Depuis quelques années, nous avons découvert un autre type de carte : le graphe social. Quand est-ce qu’il révolutionnera le monde ?

C’est à ma connaissance l’écrivain hongrois Frigyes Karinthy qui le premier supposa que nous étions tous connectés les uns avec les autres par l’intermédiaire des amis de nos amis. En 1929, dans la nouvelle Láncszemek (« Chaînes ») publiée dans le recueil Minden másképpen van, il imagina que plutôt que de recevoir des informations venant d’en haut (gouvernement, journaux, patron…), nous étions capables de communiquer transversalement les uns avec les autres.

L’expérience de Milgram

Cette idée resta d’ordre poétique jusqu’à ce que le sociologue Stanley Milgram se demande combien d’intermédiaires séparaient effectivement deux personnes choisies au hasard. À cette époque, en 1967, Milgram était déjà célèbre pour la fameuse expérience qui porte son nom. Il avait voulu savoir jusqu’à quel point nous pouvons faire souffrir nos semblables. Les résultats, même s’ils furent contestés, n’étaient pas encourageants : nous avions presque tous tendance à devenir des monstres.

Mais en 1967, Milgram avait une toute autre idée. Il proposa à des habitants du Nebraska et du Kansas d’envoyer une lettre à un Bostonien dont ils n’avaient jamais entendu parler. Quand il demandait à ses amis par combien d’intermédiaires devraient passer les lettres, ils estimaient qu’il en faudrait au moins une centaine.

À la grande surprise de Milgram, les lettres parvinrent à leur destinataire en passant par six intermédiaires en moyenne. La légende des six degrés de séparation était née : nous ne sommes pas socialement très éloignés les uns des autres. Je connais un employé de Microsoft qui connaît Bill Gates qui à son tour connaît de nombreuses sommités mondiales. Je me trouve donc à trois degrés d’elles ! Je ne sais pas si je dois m’en féliciter, mais tel est le cas. L’humanité forme un petit monde où nous nous connaissons indirectement presque tous.


Comme l’intuition de Frigyes Karinthy, l’expérimentation de Milgram n’eut pas de conséquence immédiate. Afin de cartographier le graphe social, il fallait tracer des liens entre chacun d’entre nous et chacune de nos connaissances. Même pour une communauté assez réduite, cette tâche paraissait irréalisable jusqu’à ce que deux étudiants de l’université de Virginie s’amusent à créer oracleofbacon.org [en].

Grâce à ce site ouvert en 1996, il est possible de connaître le degré de séparation entre deux acteurs de cinéma. Si vous saisissez les noms de deux acteurs aux registres aussi opposés que Jean Reno et Jean-Pierre Léaud, vous apprenez qu’ils sont néanmoins séparés par seulement deux degrés. En 1990, Jean Reno joua dans Nikita avec Jean-Claude Bolle-Reddat qui, en 2004, joua dans Folle embellie avec Jean-Pierre Léaud.

Après l’analyse de 800.000 filmographies, le degré moyen de séparation des acteurs apparaît voisin de trois. Si certains acteurs peu connectés n’ont joué que dans un film, d’autres, au contraire, apparaissent comme des hubs. En reliant tous les acteurs par les liens que forment les films dans lesquels ils ont joué, on obtient une carte du monde cinématographique qui ressemble à s’y méprendre à celle d’Internet ou d’un cerveau.

C’est alors qu’une autre idée surgit : si non content de tracer la carte du graphe social de l’humanité, on se donnait le pouvoir de la transformer en ajoutant des connexions et en réduisant les degrés de séparations qui nous séparent ! Je crois que c’est Geneviève Morand qui crée le premier réseau social sur Internet, rezonance.ch, en 1998. Mak Zuckerberg ne commence à travailler sur Facebook qu’en 2004, année de l’ouverture d’Orkut.

La géographie tout entière est orientée vers la pratique du gouvernement, écrit Strabon au début de notre ère. Il serait plus facile de contrôler un pays si l’on connaissait ses dimensions, sa situation relative, les particularités originales de son climat et de sa nature.

Voilà où nous en sommes avec les réseaux sociaux. Ceux qui en détiennent les clés sont plus puissants que les hommes d’État, car ils possèdent la carte de l’humanité. Chaque fois que nous allons sur les réseaux sociaux pour interagir, nous renforçons leur pouvoir. D’un autre côté, nous complexifions sans cesse la carte. En étendant le territoire, nous le rendons de plus en plus impénétrable, donc rendons toute prise de pouvoir sur cette humanité de plus en plus difficile.

Il faut peser le pour et le contre, éviter de s’enflammer, éviter de jouer au mauvais augure. Le plus important est de prendre conscience de l’existence de la carte et de ce territoire qui se remodèle sans cesse, ce qui nous place plus que jamais en acteur de la réalité sociale.

La carte géographique est figée. Quand nous déménageons, nous ne changeons pas le territoire. Tout au plus pouvons-nous construire une maison et cultiver notre jardin. Seul l’État a quelques pouvoirs sur la géographie d’ensemble, en traçant des routes par exemple. Il sait aussi où vous habitez, où il doit vous envoyer vos feuilles d’impôts, aussi la police si nécessaire. Pour lui, maîtriser la carte, c’est maîtriser la population.

Sur un réseau social, en nous enregistrant, nous créons un nouveau point social, ce n’est guère différent que de construire une maison. En revanche, quand nous nous lions à quelqu’un, nous créons entre lui et nous un chemin. Plus de gens suivront ce chemin plus il s’élargira.

Nous avons le pouvoir de transformer la géographie sociale

Nous avons le pouvoir de transformer la géographie sociale. Nous pouvons couper des routes, les boycotter. Nous pouvons même utiliser plusieurs identités, démultiplier la densité sociale en y accentuant notre présence.

Quand je me suis lié avec Stéphane Laborde, j’ai non seulement intégré ses idées sur le dividende universel, j’ai aussi ouvert une voie entre les gens qui le lisent et ceux qui me lisent. À travers les liens, nous nous fécondons bien au-delà de nous-même. Le lien une fois tracé est ouvert à tous ceux qui sont liés avec nous.

L’existence objective du territoire social et de sa carte engendre du positif comme du négatif. Cette possibilité pour les idées de circuler de mieux en mieux implique une nouvelle armée de community managers qui tentent de diriger les flux pour en faire bénéficier quelques acteurs en particulier. Il ne faut pas être dupe. D’un autre côté, c’est la première fois que nous détenons entre nos mains autant de puissance. C’est la première fois que chacun de nous à titre individuel peut directement façonner le territoire à grande échelle.

Cette carte était sublime : bouleversé, il se mit à trembler devant le présentoir, écrit Houellebecq dans La carte et le territoire. Jamais il n’avait contemplé d’objet aussi magnifique, aussi riche d’émotion et de sens que cette carte Michelin au 1/150 000 de la Creuse, Haute-Vienne. L’essence de la modernité, de l’appréhension scientifique et technique du monde, s’y trouvait mêlée avec l’essence de la vie animale.

Je fais mon coming out. J’ai toujours aimé les textes de Houellebecq mais là tu te plantes Michel, même si je note l’ironie. Déjà en parlant d’essence, ce qui est plutôt choquant sous ta plume, surtout en voyant dans la carte le symbole de la modernité. De quelle modernité ? Celle d’Ératosthène peut-être, voire de Christophe Colomb, mais pas la nôtre. La carte sublime qui devrait aujourd’hui nous bouleverser est celle du graphe social, une carte vivante, en continuelle transformation, qui elle-même est devenue animale.

PS : J’ai écrit ce texte en me servant d’extraits du Peuple des connecteurs pour préparer ma présentation avant la diffusion de The Social Network

Billet initialement publié sur le blog de Thierry Crouzet ; image CC Flickr Marc_Smith

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Livre : comment inventer un datamining plus humain ? http://owni.fr/2010/12/12/livre-comment-inventer-un-datamining-plus-humain/ http://owni.fr/2010/12/12/livre-comment-inventer-un-datamining-plus-humain/#comments Sun, 12 Dec 2010 09:30:41 +0000 Thierry Crouzet http://owni.fr/?p=35156 Com­ment les auteurs réussiront-ils à trans­mettre leurs textes longs à des lec­teurs rares et épar­pillés ? Soit ces textes longs n’ont plus de per­ti­nence, et il n’y a aucun pro­blème, le blog deve­nant la seule forme lit­té­raire contem­po­raine. Soit les textes longs conti­nuent de jouer un rôle cultu­rel clé, ce que je pense, et nous devons les connec­ter avec les lec­teurs qui pour­raient les goû­ter… et qui, par ailleurs, ne goûtent pas néces­sai­re­ment les textes courts propres aux blogs.

Aujourd’hui, les éditeurs nous bom­bardent de best­sel­lers. De leur côté, les libraires éclai­rés et les blo­gueurs liseurs nous conseillent quelques lec­tures hors des sen­tiers bat­tus. Dans un monde de plus en plus numé­rique, à côté de cette pres­crip­tion humaine, les outils de data­mi­ning (ana­lyse de ce que vous lisez, des articles que vous consul­tez, com­pa­rai­son avec ceux qui effec­tuent les mêmes actions que vous… ) pro­posent déjà des filtres de pres­crip­tion (lisez ce que vos amis lisent). Par affi­ni­tés élec­tives, des ouvrages en rela­tion avec ceux que nous lisons nous sont pro­po­sés, pour nous faire des­cendre vers les bas-fonds de la longue traîne. Excepté quelques auteurs stars, tous les autres dépendent de plus en plus d’algorithmes que seuls des géants peuvent mettre en œuvre (car eux seuls dis­posent de suf­fi­sam­ment de don­nées). Il y a de la place pour Apple, Ama­zon, Google… Je ne vois même pas la Fnac s’en tirer.

Sur Internet, la même dépendance aux grosses machines ?

Se pose la ques­tion pour les petits éditeurs et les auteurs indé­pen­dants de faire connaître leur pro­duc­tion. On parle tou­jours de la néces­sité d’avoir un blog et une plate-forme pro­prié­taire mais elle ne per­met­tra pas de faire du data­mi­ning, faute d’un nombre de tran­sac­tions suf­fi­sam­ment élevé. Il sera impos­sible dans un petit écosys­tème d’amener les textes vers les rares lec­teurs qui, quelque part, existent et qui pour­raient les appré­cier. Cette tâche semble dès lors dévo­lue aux seules grosses machines.

Un site est un bon endroit de fidé­li­sa­tion mais pas un lieu à par­tir duquel gagner de nou­veaux lec­teurs, sinon par un lent grap­pillage (qui n’est pas néces­sai­re­ment com­pa­tible avec la forme blog). Je ne fais que mettre en évidence un piège qui est en train de se refer­mer : nous avons cru à l’indépendance en ligne, nous ris­quons d’y être plus que jamais dépen­dants de la distribution.

Il n’existe guère qu’une solu­tion pour conser­ver notre liberté : l’interconnexion des auteurs et des éditeurs selon une logique win-win. Mettre en œuvre un data­mi­ning humain. C’est ce que je théo­rise dans L’alternative nomade. Mais je me demande si les auteurs réus­si­ront à pra­ti­quer cette stra­té­gie du lien, tant pour la plu­part nous ne pen­sons qu’à pous­ser nos propres textes au détri­ment de ceux des autres. Si cette men­ta­lité se main­te­nait, ce serait notre perte, nous serions défi­ni­ti­ve­ment dépen­dants de la distribution.

Le prix unique du livre électronique, une catastrophe

Pour avoir une chance de ne pas nous empri­son­ner, il fau­drait au mini­mum que nous puis­sions vendre en direct nos œuvres au prix que nous sou­hai­tons, donc moins cher que la grande dis­tri­bu­tion. C’est ce que je tente avec La tune dans le cani­veau.

C’est pour­quoi le prix unique du livre élec­tro­nique serait pour les auteurs et les éditeurs une catas­trophe. En nous inter­di­sant de vendre en direct à un prix avan­ta­geux, il don­ne­rait une rai­son de moins pour les lec­teurs de venir sur nos sites per­son­nels ou ceux de nos éditeurs. Ces lec­teurs auraient une chance de moins d’être en contact d’un data­mi­ning humain, un data­mi­ning de la pas­sion et non uni­que­ment celui d’élections algo­rith­miques ou promotionnelles.

Si nous réus­sis­sons à pro­po­ser chez nous nos œuvres à un prix avan­ta­geux, chaque fois qu’un lec­teur trou­vera un livre sur une grosse pla­te­forme, il saura qu’avec un petit effort il trou­vera le texte moins cher à la source. Le plus sou­vent, il ne s’y ren­dra pas, par com­mo­dité, mais il saura que cette porte est tou­jours ouverte et qu’elle offre d’autres iti­né­raires de lecture.

Résumé

-Un blog d’auteur avec des articles rela­ti­ve­ment courts n’est pas néces­sai­re­ment un vec­teur adapté pour pro­pul­ser des textes longs.
-Un auteur sur son blog peut se pro­pul­ser mais pas se prescrire.
-Tous les auteurs et tous les éditeurs peuvent s’interconnecter pour créer un data­mi­ning humain.
-On peut ima­gi­ner un pro­to­cole open data pour inter­con­nec­ter tous les ven­deurs directs de livres et pro­po­ser des algo­rithmes de pres­crip­tion décen­tra­li­sés qui vien­draient riva­li­ser avec ceux des pla­te­formes géantes.
-Nous devons nous oppo­ser au prix unique du livre pour pous­ser nos lec­teurs à venir ache­ter chez nous. Le prix unique ferait le jeu des grandes plateformes.
-Le prix unique du livre papier devait pro­té­ger les petites librai­ries. Le prix non unique du livre élec­tro­nique s’impose pour pro­té­ger les auteurs et les éditeurs. Un choix inverse s’impose parce que nous avons les moyens de vendre moins cher chez nous, en direct, puisque nous sommes les producteurs.
- N’oublions pas que sur un réseau the win­ner takes all. Nous devons empê­cher cette perte de diver­sité et sur­tout pas la favo­ri­ser par une loi sur le prix unique. Notre seule chance sera de pro­po­ser nos textes moins chers chez nous.
-Au temps du papier, les éditeurs ne pou­vaient pas vendre en direct puisque tout le monde ache­tait en librai­rie. La loi sur le prix unique ten­tait de mettre tous les dis­tri­bu­teurs, petits ou grands, à égalité.
-Il s’agit aujourd’hui de ne pas obli­ger les éditeurs-vendeurs en direct via leur site à se sou­mettre aux gros distributeurs.

Billet initialement publié sur le blog de Thierry Crouzet

Image CC Flickr piermario et thefost

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Quand on aime la liberté, on n’aime pas la centralisation http://owni.fr/2010/11/11/quand-on-aime-la-liberte-on-n%e2%80%99aime-pas-la-centralisation/ http://owni.fr/2010/11/11/quand-on-aime-la-liberte-on-n%e2%80%99aime-pas-la-centralisation/#comments Thu, 11 Nov 2010 09:00:38 +0000 Thierry Crouzet http://owni.fr/?p=35234 Cen­tra­li­ser, c’est intro­duire des pas­sages obli­gés au cours des­quels on affirme son contrôle, c’est créer des zones de pou­voir et même de toute-puissance, des espaces opaques et impé­né­trables pour le pro­fane. Il y a ceux qui passent et ceux qui contrôlent les pas­sants. Il y a ceux qui subissent les règles et ceux qui les imposent. Sou­vent, cette hié­rar­chie pri­maire à deux niveaux se com­plique, chaque niveau se sub­di­vise pour que la pyra­mide s’élève.

Cen­tra­li­sa­tion implique hié­rar­chi­sa­tion implique émer­gence de struc­tures de domi­na­tion et réciproquement.

L’anarchisme, du moins tel que je le com­prends […] est une ten­dance de la pen­sée et de l’action humaine qui cherche à iden­ti­fier les struc­tures d’autorité et de domi­na­tion, à les appe­ler à se jus­ti­fier, et, dès qu’elles s’en montrent inca­pables (ce qui arrive fré­quem­ment), à tra­vailler à les sur­mon­ter, écrit Chom­sky.

J’aime cette défi­ni­tion de l’anarchie. Elle situe comme anar­chistes ceux qui se sont oppo­sés à l’esclavage ou ceux qui se sont oppo­sés à la domi­na­tion des hommes sur les femmes. Nous avons non seule­ment pour devoir de per­pé­tuer ces luttes anciennes mais nous devons en entre­prendre de nou­velles car des hommes ima­ginent sans cesse de nou­velles struc­tures de dominations.

Le logi­ciel libre

Au début des années 1980, Xerox intro­duit un point de cen­tra­li­sa­tion au AI Lab du MIT. La société y ins­talle une impri­mante laser pro­to­type sans en four­nir le code du driver.

Xerox en ne révé­lant pas le code intro­duit un gou­let d’étranglement. Il faut pas­ser par Xerox au moindre pro­blème et subir la logique de fonc­tion­ne­ment déci­dée par Xerox.

Xerox a intro­duit de la rareté là où les pro­gram­meurs avaient tou­jours connu l’abondance. Xerox s’est placé au-dessus d’eux, les a mis en situa­tion de dépendance.

Alors âgé de 27 ans, Richard Stall­man se sent pris au piège. Il en déduit que la pri­va­ti­sa­tion du code infor­ma­tique est une atteinte à sa liberté de pro­gram­meur et d’usager des ordi­na­teurs et de leurs périphériques.

Xerox jus­ti­fie l’instauration de cette struc­ture de pou­voir au nom du droit com­mer­cial. Est-elle jus­ti­fiée ? Non pense Stall­man et il trouve une manière de l’abattre : créer des logi­ciels libres et ouverts pour que la culture infor­ma­tique puisse se déve­lop­per et que cha­cun de nous soit maître de ses ordi­na­teurs et de ses périphériques.

Depuis il passe sa vie à lut­ter contre la réduc­tion arti­fi­cielle de l’abondance du code infor­ma­tique, et plus géné­ra­le­ment de tous les codes culturels.

La mon­naie libre

Dans l’économie, l’argent rem­place les lignes de codes et nous nous trou­vons dans une situa­tion com­pa­rable. Cer­tains opé­ra­teurs ont le pou­voir d’injecter de l’argent sup­plé­men­taire, presque à volonté.

Beau­coup de gens croient que ce pou­voir est dévolu aux banques cen­trales et admettent leur légi­ti­mité, puisqu’elles émanent du peuple, bien que de manière très indirecte.

Il ne s’agit pas de condam­ner en bloc toutes les struc­tures de pou­voir. Cer­taines peuvent être néces­saires, d’autant quand la grande majo­rité d’entre nous les accepte. Par exemple, la police.

En revanche, quand les banques créent l’essentiel de la masse moné­taire selon le méca­nisme de l’argent dette, le peuple ne le leur a pas concédé ce droit. Elles se le sont approprié.

Ces points d’émergence de l’argent frais sont peu nom­breux, pri­vés et fer­més aux yeux de la plu­part d’entre nous. Nous avons donc bien des struc­tures de pou­voir qui font la pluie et le beau temps dans l’économie.

Ces points cen­tra­li­sés de créa­tion moné­taire peuvent-ils se jus­ti­fier ? Est-il pos­sible de s’en pas­ser ? Oui, par exemple en fai­sant de cha­cun de nous des émet­teurs de mon­naie, selon de prin­cipe du divi­dende uni­ver­sel, en accord avec les méca­nismes théo­ri­sés, par exemple, par Sté­phane Laborde dans sa Théo­rie rela­tive de la mon­naie.

Il est inté­res­sant de remar­quer qu’une telle créa­tion moné­taire dis­tri­buée, selon un code moné­taire ouvert, n’est pos­sible qu’en s’appuyant sur les logi­ciels eux-mêmes ouverts. Stall­man a lancé un mou­ve­ment qui dépasse de loin le seul cadre informatique.

L’homme libre

Dès que nous nous trou­vons face à une struc­ture pyra­mi­dale nous devons nous inter­ro­ger au sujet de sa néces­sité. Chaque fois que nous pou­vons lui trou­ver un sub­sti­tut, nous sommes en passe de gagner en liberté (comme les esclaves, les femmes, les programmeurs…).

En trou­vant un moyen d’éviter le point d’étranglement que consti­tue une pyra­mide, nous gagnons en flui­dité. L’information ne monte plus avant de redes­cendre, elle cir­cule trans­ver­sa­le­ment. Nous n’attendons plus l’aval d’un supé­rieur, et du supé­rieur du supé­rieur, avant d’agir mais juste celui de nos pairs.

Encore une fois, l’informatique a son rôle à jouer. En nous aidant à nous inter­con­nec­ter, à tra­cer des réseaux sociaux de plus en plus dense, elle favo­rise la créa­tion d’organisations réti­cu­laires qui peu à peu cassent les hié­rar­chies : cir­cu­la­tion trans­ver­sale de l’information, auto-organisation, accrois­se­ment de l’intelligence collective…

Plus cette com­plexité sociale aug­mente, plus le mana­ge­ment top-down devient dif­fi­cile comme je le montre dans L’alternative nomade. Il coûte de plus en plus cher, passe sou­vent par le déve­lop­pe­ment de l’antipathie, devient dif­fi­cile à sup­por­ter pour la plu­part des gens.

Dans un monde com­plexe, les pyra­mides ont ainsi de plus en plus de mal à se jus­ti­fier… et leur main­tient n’est pos­sible qu’avec une dépense d’énergie pro­hi­bi­tive. Pro­gres­si­ve­ment, avec le déve­lop­pe­ment de la com­plexité sociale, les pyra­mides ne peuvent que se déli­ter. Chaque fois qu’elles abdiquent, nous gagnons en liberté.

Le com­bat pour le logi­ciel libre et pour la mon­naie libre se situe dans ce cadre plus géné­ral du pas­sage des orga­ni­sa­tions cen­tra­li­sées aux orga­ni­sa­tions réti­cu­laires. Il est en train de se répandre par­tout. Par exemple, quand les pay­sans vendent en direct leur pro­duc­tion ils s’attaquent à la pyra­mide de la grande distribution.

Crédit photos cc FlickR : argo_72, - FrOsT-, jirotrom.

Article initialement publié sur le blog de Thierry Crouzet.

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http://owni.fr/2010/11/11/quand-on-aime-la-liberte-on-n%e2%80%99aime-pas-la-centralisation/feed/ 5
Les manifs d’automne: des slogans sans ambition http://owni.fr/2010/11/09/les-erreurs-des-manifs-dautomne-des-slogans-sans-ambition/ http://owni.fr/2010/11/09/les-erreurs-des-manifs-dautomne-des-slogans-sans-ambition/#comments Tue, 09 Nov 2010 14:23:54 +0000 Thierry Crouzet http://owni.fr/?p=37134 Quel gâchis ! Ils descendent dans la rue par millions pour deux ans de retraite, pour être mieux traités en tant que salariés et pour que rien ne change. Ils demandent ni plus ni moins que les privilégiés d’aujourd’hui, ceux qui les asservissent, restent les privilégiés de demain, et soient juste un peu plus gentils avec eux.

Ils descendent dans la rue avec en tête un attirail idéologique qui date du XIXe siècle. Ils me font penser aux esclaves qui, il y a bien longtemps, demandaient des repas plus copieux mais ne remettaient pas en cause leur statut d’esclave, encore moins le statut d’esclavagiste.

La redistribution des richesses : un concept insuffisant

La gauche est dans un état de catatonie intellectuelle sidérant. Nous avons en fait deux camps qui s’opposent dont il est difficile de savoir lequel est le plus conservateur. Pourtant les idées progressistes existent et commencent à être plutôt bien argumentées.

1. Il ne faut pas descendre dans la rue pour demander deux ans de retraite en plus mais pour le droit de ne pas travailler à tout âge de la vie.
2. Il ne faut pas descendre dans la rue pour défendre le salariat mais pour exiger sa réinvention, un saut qui serait au moins aussi important que l’abandon de l’esclavage.

Avez-vous entendu clamer ce genre de choses ? On parle de redistribuer les richesses ? De prendre aux riches ? On reste dans la pure logique marxiste. Mais les hommes n’ont pas cessé de penser depuis.

Dans un petit essai qui s’adresse dans sa version actuelle aux matheux et aux économistes, La théorie relative de la monnaie, Stéphane Laborde nous fournit un attirail intellectuel qui peut nous aider à voir la société suivant une nouvelle perspective qu’Olivier Auber qualifie de numérique.

La conséquence : nous devons descendre par millions dans les rues pour exiger l’instauration du dividende universel. Ce combat sera international et non seulement franco-français (ce qui prouve l’inanité du mouvement actuel).

Le dividende universel est une somme d’argent versée tous les mois à chacun des habitants d’une zone économique. Une fois que vous le touchez, vous pouvez prendre votre retraite quand vous le voulez car vous recevez de quoi vous loger et vous nourrir.

En tant que salarié, vous n’êtes plus en situation perpétuelle de danger. Vous avez le pouvoir de dire merde à vos employeurs comme Noam le proclame dans La tune dans le caniveau.

Si on vous propose un travail dégradant, vous pouvez le refuser. Du coup, tous les petits boulots aujourd’hui mal payés et néanmoins nécessaires devraient être grandement revalorisés. En parallèle, les boulots plus prestigieux que tout le monde accepte avec plaisir seront dévalorisés.

La fabrication d’argent : bug central de la société

Nous voyons comment l’instauration du dividende universel changerait les rapports de force dans la société. Le salarié devient maître de sa vie. Le patron, dont il ne s’agit pas de remettre en cause l’existence, perdrait au passage son fouet. Il pourrait toujours proposer de belles carottes, car tout salaire s’ajoute au dividende universel, mais il n’aurait plus à sa disposition ses anciens moyens de pression. En face de lui se dresseraient enfin des hommes et des femmes libres.

Entendez-vous parler du dividende universel dans les cortèges de manifestants ? Non, on clame des slogans qui auraient pu être écrits il y a deux siècles. Personne ne remet en question un des bugs centraux de nos sociétés : le pouvoir de créer de l’argent ex nihilo, un pouvoir que les banquiers s’arrogent et dont ils abusent continuellement, injectant chaque année dans l’économie environ 5 % de masse monétaire en plus.

Pendant que vous avez travaillé, ils ont fabriqué l’argent pour vous payer. Nous avons le devoir de nous élever contre ce privilège dévolu à quelques milliers de personnes de par le monde comme jadis nos ancêtres se sont élevés contre la noblesse de robe, contre les esclavagistes, contre les hommes qui asservissaient leurs femmes.

Il ne s’agit pas de prendre l’argent des riches ou d’instaurer de nouvelles taxes, mais d’interdire cette petite magouille financière qui aujourd’hui régit l’économie. Utopique. Impossible. Croyez-vous que si des millions de personnes descendaient en même temps dans les rues de toutes les villes occidentales les hommes politiques resteraient sourds à leurs cris ? Non, car cette fois le combat sera légitime. Les manifestants ne seront plus seulement dans la contestation mais aussi dans la proposition.

Ils exigeront que les 5 % d’argent injecté annuellement dans l’économie le soient par chacun de nous. Plutôt que quelques nobles fabriquent la monnaie de manière centralisée et opaque, nous la fabriquerons tous de manière distribuée et décentralisée. Chaque mois nous verrons notre compte crédité d’une fraction des 5 % (la somme totale divisée par le nombre d’habitants). C’est ainsi que sera financé le dividende universel, en supprimant un simple privilège dont ne bénéficient qu’une poignée d’êtres humains.

Ces privilégiés se défendront-ils jusqu’à la mort ? Oui, au début. Il y a aura des pots cassés. Je ne vois pas comment cela pourrait être évité. Je vois mal les argentiers nous remettre de but en blanc les clés de leurs imprimeries à fausse monnaie. Mais devant la pression sociale, devant la prise de conscience généralisée de ce mécanisme tout simple de la création monétaire, ils n’auront d’autres choix que de s’incliner, comme tous les privilégiés se sont inclinés au fil des luttes sociales.
Ils pourront bien sûr se réinventer. Il n’est pas question de supprimer les banques mais de les ramener à un état où elles ne peuvent en gros prêter que l’argent dont elles disposent effectivement. Elles conserveront leur rôle de financement. Elles devront amasser de l’argent et le réinvestir dans des entreprises, mais elles ne gagneront qu’une part des bénéfices réels. Il y aura toujours des pauvres et des riches dans cette société. Mais les pauvres seront plus riches, les riches plus pauvres.

Une génération pour changer la donne

Alors moi aussi je descendrai dans la rue pour me battre contre un des fléaux de notre société. Aujourd’hui une fabuleuse envie de changement est dilapidée à mauvais escient. Nous devons avoir l’ambition de réclamer ce qui a priori semble utopique. On tentera de nous discréditer au nom de cette utopie alors que nous ne voulons que couper un simple privilège.
Quand est-ce que la prise de conscience sera suffisamment étendue pour atteindre le point de bascule ? Je n’en sais rien mais un texte comme celui de Stéphane Laborde devrait donner des éléments de réflexion à toute une génération d’économistes et d’intellectuels. Nous allons nous armer pour répondre à toutes les objections.

Quand est-ce qu’un peu partout dans le monde les leaders politiques s’empareront de cette idée ? Peut-être jamais. Un leader politique se trouve au sommet de la structure pyramidale de son parti. C’est un puissant parmi les siens. Les puissants du monde financier ne sont jamais éloignés de lui, ne serait-ce que pour financer ses campagnes. Ils ont bien compris que peu importait qui était au pouvoir du moment que leur privilège n’était pas questionné. Mettons les manifestants d’aujourd’hui au pouvoir, ces manifestants privés d’idées neuves, nous les verrons vite imiter ceux qu’ils veulent déloger.

Cette situation est-elle dramatique ? Je crois au contraire que c’est une grande chance. Le mouvement social français de ces dernières semaines montre que la force revendicatrice sourd de toute part. Les partis et les syndicats fixent les dates des manifestations mais ils ne sont pas au contrôle. Le mouvement émerge des citoyens en état de révolte. C’est une manifestation primitive du Cinquième pouvoir.

Le problème étant de remettre en cause une des structures pyramidales qui régit notre société, celle de la finance, il est logique que l’opposition s’organise de manière plus diffuse, c’est-à-dire en réseau. Et ce n’est pas pour rien si Stéphane Laborde exige la libération du code de la monnaie. Il préconise que tout le monde ait accès au code de la création monétaire tout comme Richard Stallman préconise le libre accès au code des programmes informatiques.
Leurs combats sont parallèles et rejoignent ma propre opposition aux structures pyramidales qui n’ont plus de sens et ne font que compliquer la société, en grippant les rouages et nous mettant en incapacité de réagir à la complexification du monde. Nous touchons au nœud de nos problèmes. Nombre des anciennes structures de pouvoir, par exemple celle des banquiers ou celle des éditeurs de codes mais aussi des éditeurs de connaissances ou de culture, sont une entrave au développement de l’intelligence collective, intelligence plus que jamais nécessaire lorsque notre monde fait face à des problèmes globaux.

PS : À l’initiative de Geneviève Morand, j’aurai le plaisir de passer à Genève la journée du 9 novembre en compagnie de Richard Stallman et Stéphane Laborde. De 10 h à 17 h, nous serons à La Muse pour un brainstorming ouvert au public. À 18 h, nous donnerons une conférence à l’Université de Genève.


Billet initialement publié sur le blog de Thierry Crouzet sous le titre Ils manifestent pour rien.

Photo FlickR CC William Hamon ; escalepade ; Barry Arnson.

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Le web est mort deux fois http://owni.fr/2010/09/21/le-web-est-mort-deux-fois/ http://owni.fr/2010/09/21/le-web-est-mort-deux-fois/#comments Tue, 21 Sep 2010 11:36:50 +0000 Thierry Crouzet http://owni.fr/?p=28765 J’ai tardé à réagir à l’article de Chris Ander­son dans Wired, parce que, depuis plus d’un an, j’ai annoncé cette mort du Web, et qu’il me sem­blait inutile de me répé­ter, et puis parce que la posi­tion capitalo-libéraliste d’Anderson com­mence à me cou­rir sur le hari­cot. Il oscille au gré des modes, sur­fant la vague idéo­lo­gique du moment, pour mieux la reje­ter quand il entre­voit une nou­velle pos­si­bi­lité de busi­ness. La plu­part des auteurs de son espèce ne pensent que gros sous. Ils croient que tout se règlera par des contrats (et par les séries TV qui consti­tuent le sum­mum de leur culture).

Le gra­phique publié dans Wired paraît défi­ni­tif. La messe est dite. Mais, à y regar­der mieux, il ne s’agit que d’un com­pa­ra­tif en parts de mar­ché. Ce n’est pas parce que le Web perd des parts qu’il meurt. Aujourd’hui par exemple, on publie plus de livres que jamais même si les gens passent pro­por­tion­nel­le­ment moins de temps qu’avant à les lire. Le dis­cours d’Anderson est biaisé, collé au seul plan com­mer­cial. Il se vautre sur le cultu­rel et le poli­tique. Dans l’absolu, en termes de tra­fic et de quan­tité d’information dis­po­nible, le Web n’a jamais cessé de progresser.

Ne croyez pas que je sois devenu un défen­seur du Web. Je dénonce juste une cer­taine rhétorique.

C’est le chemin naturel de l’industrialisation: invention, propagation, adaptation, contrôle, explique Anderson.

Qu’est-il en train de faire sans le dire ? De mettre en pièce sa théo­rie de la longue traine. Michael Wolf écrit en parallèle :

Selon Compete, une agence d’analyse web, les 10 sites les plus importants ont drainé 31% des pages vues aux Etats-Unis, contre 40% en 2006 et près de 75% en 2010. ‘Les gros captent le trafic des petits’, explique Milner. ‘En théorie, une petite frange d’individus à la réussite insolente peuvent contrôler des centaines de millions d’individus. Vous pouvez grandir rapidement, et cela favorise la domination des personnes fortes.’

On dirait qu’ils viennent de décou­vrir une loi uni­ver­selle, et de se mettre à genoux devant elle. On com­prend mieux ce qu’entendait Ander­son par longue traîne, et que j’ai par­fois dénoncé. Pour lui, des ven­deurs mono­po­lis­tiques créent la longue traîne en leur sein pour accroître leur part de marché.

Armes d’interconnexion

De mon côté, je défends l’idée d’une longue traîne exo­gène, externe à toute entre­prise, qui s’observe dans l’ensemble de l’écosystème. Comme je l’explique dans L’alternative nomade, nous devons nous battre pour déve­lop­per cette traîne si nous vou­lons défendre nos liber­tés. La longue traîne sur le cata­logue d’Amazon est une bonne chose, mais insuf­fi­sante à mes yeux. Nous devons lut­ter avec nos nou­velles armes d’interconnexion contre cet ave­nir qui serait déjà écrit.

En fait, avec Ander­son, toute l’industrie média­tique se féli­cite de la mort du Web, c’est-à-dire de la mort des sys­tèmes ouverts et de la décen­tra­li­sa­tion incon­trô­lée. De nou­veaux opé­ra­teurs mono­po­lis­tiques émergent, avec comme Apple leurs plates-formes pro­prié­taires, et leurs sys­tèmes de micro paye­ment, ce qui injecte de nou­veaux reve­nus dans la boucle. Et comme par hasard, Wired qui a frôlé l’asphyxie en début d’année, voit peu à peu le retour des publicités.

Toute per­sonne qui veut faire for­tune sur Inter­net ne peut que prô­ner une forme ou une autre de cen­tra­li­sa­tion, c’est-à-dire une forme de contrôle. Nous devons en être conscients et lire leurs décla­ra­tions sui­vant cette perspective.

Nous ne sommes plus à l’époque où un busi­ness décen­tra­lisé sédui­sait par le seul nombre de ses usa­gers. Il s’agit aujourd’hui de les fli­quer pour les faire payer. Alors oui, l’idéal du Web est bien mort, mais rien ne nous empêche de nous battre contre les barons de la finance, contre tous ces gens qui ont remisé leurs rêves, contre tous ceux qui veulent que rien ne change, sinon nos jouets technologiques.

Deux tendances qui s’opposent

J’en reviens main­te­nant aux causes de la mort du Web. J’en vois deux.

L’émergence des appli­ca­tions pro­prié­taires. Avec les Apps­tores qui les accom­pagnent, elles n’utilisent ni HTML, ni les URL, deux des trois inno­va­tions de Tim Ber­ners Lee. Elles nous font bas­cu­ler vers des solu­tions pro­prié­taires, avec la pro­messe d’une plus grande ergo­no­mie et la tarte à la crème d’une plus grande sécu­rité. Au pas­sage, nous ban­quons. Il devient dif­fi­cile de créer des liens vers ces écosys­tèmes qui se veulent auto­nomes (com­ment est-ce que je lie depuis mon blog vers la météo affi­chée dans une appli iPhone ?).

Le pas­sage au flux. Nous nous retrou­vons avec des objets mou­vants, des fichiers ePub par exemple, qui ne sont plus sta­tiques dans le cybers­pace comme l’étaient les sites. Tout le monde va bien­tôt com­prendre leur impor­tance. Plus besoin de s’embêter avec un ser­veur ou un héber­geur pour exis­ter en ligne.

Ces deux ten­dances s’opposent. La pre­mière veut nous rame­ner avant le Web (mini­tel, AOL, Com­pu­Serve…), la seconde après le Web. Je vois mal com­ment il pour­rait sur­vivre dans ces conditions.

Le retour des appli­ca­tions pro­prié­taires, c’est la vic­toire des mar­chands. Plu­tôt que de déve­lop­per un espace ouvert avec des sites dif­fi­ciles à mon­nayer, on referme les inter­faces, les asso­cie à des appa­reils par­ti­cu­liers. Apple a ini­tié ce mou­ve­ment rétrograde.

Aucun langage universel

Il ne fau­drait tou­te­fois pas oublier l’enseignement phi­lo­so­phique du ving­tième siècle. Il n’existe aucun lan­gage uni­ver­sel. HTML est insuf­fi­sant et sera tou­jours insuf­fi­sant. Il est pré­fé­rable d’entretenir un écosys­tème divers, ce qui implique des dif­fi­cul­tés d’interfaçage. Nous devons en pas­ser par là si nous vou­lons, après une phase appa­rente de régres­sion, connaître un nou­veau boom créa­tif. L’innovation suit une res­pi­ra­tion entre les hip­pies idéa­listes et les mar­chands réactionnaires.

Si la pre­mière ten­dance est néces­saire, elle ne m’en déplait pas moins, et je pré­fère me consa­crer à la seconde, qui plu­tôt que cen­tra­li­ser le Web l’éclate plus que jamais.

Les ePub, et j’espère pour bien­tôt les ePub sociaux, cir­cu­le­ront par­tout, aussi bien dans les mondes fer­més que les mondes ouverts. Ils reprennent tout ce qui fai­sait le Web : HTML ou plu­tôt XML, les objets inclus, les scripts… Il ne leur manque que la pos­si­bi­lité de se par­ler entre eux. Leur force, c’est leur liberté plus grande que jamais, leur capa­cité à être ava­lés par une mul­ti­tude d’applications ouvertes ou non, d’être mon­nayables ou non.

Il nous reste à inven­ter un nou­veau pro­to­cole de com­mu­ni­ca­tion entre ces fichiers libres et riches, sans doute sur une base P2P. Le Web est bien en train de mou­rir, il res­tera une immense gale­rie mar­chande et un point de pro­pul­sion pour nos conte­nus qui vivront ensuite libre­ment dans le flux, voire atter­ri­ront dans des applications.

Billet initialement publié sur le blog de Thierry Crouzet

Crédits Flickr CC toprankonlinemarketing, nicolasnova

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http://owni.fr/2010/09/21/le-web-est-mort-deux-fois/feed/ 36
Petite histoire de la naissance du binaire http://owni.fr/2010/07/03/petite-histoire-de-la-naissance-du-binaire/ http://owni.fr/2010/07/03/petite-histoire-de-la-naissance-du-binaire/#comments Sat, 03 Jul 2010 13:49:53 +0000 Thierry Crouzet http://owni.fr/?p=21069 John Atanasoff, penché sur son bureau, ses mains plongées dans ses cheveux noirs coupés en brosse, fixait sans les voir des feuilles couvertes de calculs. Comme si quelqu’un venait de l’appeler, il se redressa, regarda autour de lui, puis se leva.

Décembre 1937, Université de l’Iowa

Dehors, un faible soleil éclairait le campus de l’Iowa State University. On était en décembre 1937, Roosevelt venait de déclarer la civilisation en danger et avait annoncé que les États-Unis cesseraient tout échange économique et diplomatique avec les pays qui bafoueraient la paix.

John secoua la tête. Il avait 34 ans et tout cela le fatiguait. Depuis qu’il était physicien, il passait le plus clair de son temps à calculer. C’était exaspérant. Certaines équations lui demandaient une journée de travail. Il lui fallait en résoudre des dizaines et les calculateurs mécaniques qu’il utilisait ne l’aidaient pas beaucoup.

Il arracha sa cravate, dénoua sa chemise, saisit sa veste, sortit de son bureau, quitta l’immeuble baroque de l’université et grimpa dans sa voiture. Sans laisser le moteur chauffer, il accéléra et s’échappa de la petite ville d’Ames. À plus 140 km/heures, il fonça vers Des Moines.

Il ralentit devant plusieurs bars. Il était tout juste midi. Il accéléra à nouveau et s’éloigna de la capitale de l’État. Il s’engagea sur l’Interstate en direction de l’Illinois. À fond de train, il roula pendant près de trois heures jusqu’à Rock Island et s’arrêta dans un bar au bord du Mississipi.

“1 et 0, le binaire, c’est la solution”

Après trois Scotch , il sentit mieux, il sourit, une pensée fulgurante le traversa : « 1 et 0, le binaire, c’est la solution. »

Sur la nappe devant lui, il lista les grandes caractéristiques des tous les ordinateurs numériques que nous avons depuis construits. Ils seront électroniques et non plus mécaniques. Ils travailleront avec des 0 et des 1 représentés par des interrupteurs on ou off. Ils disposeront d’une mémoire. Ils effectueront des opérations logiques.

Depuis des années, John cherchait à automatiser les calculs et il venait de découvrir une nouvelle approche révolutionnaire. Sa mère mathématicienne lui avait appris le calcul binaire alors qu’il était enfant et cet enseignement portait ses fruits vingt ans plus tard.

Rentré à l’université de l’Iowa, John construisit avec son assistant Clifford Berry, le premier ordinateur numérique de l’histoire. Comme pendant des années John avait été un calculateur humain, un computer comme on disait alors en anglais, il appela computer sa machine, heureux qu’elle puisse le dispenser de la tâche qui pour lui était devenu insupportable.

Un calcul toute les 15 secondes pour plus de 300 kilos

À la fin de 1939, l’ABC (Atanasoff Berry Computer) entra en service. Capable d’une opération toute les 15 secondes, il pesait plus de 300 kilos. C’était un petit pas pour John, enfin libéré d’un pénible labeur, mais un immense pas pour l’humanité. De 300 kilos, les ordinateurs allaient bientôt se miniaturiser et devenir omniprésents. Nous allions peu à peu changer de façon de travailler, de communiquer, de jouer, de penser le monde et même de faire de la politique, c’est-à-dire de mener nos vies.

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Billet originellement publié sur le blog de Thierry Crouzet sous le titre “L’arrivée des 0 et des 1“.

Crédits Photo CC Flickr : Indiaromeo.

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Petite histoire de la naissance du binaire http://owni.fr/2010/07/03/petite-histoire-de-la-naissance-du-binaire-2/ http://owni.fr/2010/07/03/petite-histoire-de-la-naissance-du-binaire-2/#comments Sat, 03 Jul 2010 13:49:53 +0000 Thierry Crouzet http://owni.fr/?p=21069 John Atanasoff, penché sur son bureau, ses mains plongées dans ses cheveux noirs coupés en brosse, fixait sans les voir des feuilles couvertes de calculs. Comme si quelqu’un venait de l’appeler, il se redressa, regarda autour de lui, puis se leva.

Décembre 1937, Université de l’Iowa

Dehors, un faible soleil éclairait le campus de l’Iowa State University. On était en décembre 1937, Roosevelt venait de déclarer la civilisation en danger et avait annoncé que les États-Unis cesseraient tout échange économique et diplomatique avec les pays qui bafoueraient la paix.

John secoua la tête. Il avait 34 ans et tout cela le fatiguait. Depuis qu’il était physicien, il passait le plus clair de son temps à calculer. C’était exaspérant. Certaines équations lui demandaient une journée de travail. Il lui fallait en résoudre des dizaines et les calculateurs mécaniques qu’il utilisait ne l’aidaient pas beaucoup.

Il arracha sa cravate, dénoua sa chemise, saisit sa veste, sortit de son bureau, quitta l’immeuble baroque de l’université et grimpa dans sa voiture. Sans laisser le moteur chauffer, il accéléra et s’échappa de la petite ville d’Ames. À plus 140 km/heures, il fonça vers Des Moines.

Il ralentit devant plusieurs bars. Il était tout juste midi. Il accéléra à nouveau et s’éloigna de la capitale de l’État. Il s’engagea sur l’Interstate en direction de l’Illinois. À fond de train, il roula pendant près de trois heures jusqu’à Rock Island et s’arrêta dans un bar au bord du Mississipi.

“1 et 0, le binaire, c’est la solution”

Après trois Scotch , il sentit mieux, il sourit, une pensée fulgurante le traversa : « 1 et 0, le binaire, c’est la solution. »

Sur la nappe devant lui, il lista les grandes caractéristiques des tous les ordinateurs numériques que nous avons depuis construits. Ils seront électroniques et non plus mécaniques. Ils travailleront avec des 0 et des 1 représentés par des interrupteurs on ou off. Ils disposeront d’une mémoire. Ils effectueront des opérations logiques.

Depuis des années, John cherchait à automatiser les calculs et il venait de découvrir une nouvelle approche révolutionnaire. Sa mère mathématicienne lui avait appris le calcul binaire alors qu’il était enfant et cet enseignement portait ses fruits vingt ans plus tard.

Rentré à l’université de l’Iowa, John construisit avec son assistant Clifford Berry, le premier ordinateur numérique de l’histoire. Comme pendant des années John avait été un calculateur humain, un computer comme on disait alors en anglais, il appela computer sa machine, heureux qu’elle puisse le dispenser de la tâche qui pour lui était devenu insupportable.

Un calcul toute les 15 secondes pour plus de 300 kilos

À la fin de 1939, l’ABC (Atanasoff Berry Computer) entra en service. Capable d’une opération toute les 15 secondes, il pesait plus de 300 kilos. C’était un petit pas pour John, enfin libéré d’un pénible labeur, mais un immense pas pour l’humanité. De 300 kilos, les ordinateurs allaient bientôt se miniaturiser et devenir omniprésents. Nous allions peu à peu changer de façon de travailler, de communiquer, de jouer, de penser le monde et même de faire de la politique, c’est-à-dire de mener nos vies.

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Billet originellement publié sur le blog de Thierry Crouzet sous le titre “L’arrivée des 0 et des 1“.

Crédits Photo CC Flickr : Indiaromeo.

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Plus nous nous rendons interdépendants, plus nous sommes libres http://owni.fr/2010/05/10/plus-nous-nous-rendons-interdependants-plus-nous-sommes-libres/ http://owni.fr/2010/05/10/plus-nous-nous-rendons-interdependants-plus-nous-sommes-libres/#comments Mon, 10 May 2010 16:50:27 +0000 Thierry Crouzet http://owni.fr/?p=15049 Dans un monde de plus en plus fluide, les structures hiérarchiques perdent en efficacité en même temps qu’elles froissent les individus épris de nomadisme. Pour favoriser l’innovation, la créativité, le bonheur de vivre, il faut créer des environnements propices à l’interaction sociale plutôt que vouloir créer des entreprises sur l’ancien modèle des startups.

L’accroissement de la complexité

Horizontalité, transversalité, réseau, coopération, collaboration… nous utilisons de plus en plus souvent ces mots pour désigner les nouvelles structures de travail et, plus généralement, d’organisation. Est-ce un phénomène de mode ou la conséquence d’une évolution plus profonde, et d’une certaine manière irréversible ?

Répondre à cette question est un préalable. Si nous vivons une mode passagère, inutile peut-être d’y adhérer. En revanche, si le phénomène s’inscrit dans notre histoire, il serait vain de le nier ou de s’arcbouter contre lui. Quelle peut donc être son origine ? Qu’est-ce qui le provoque ?

Utilisons une métaphore pour mieux comprendre la situation. Au cours d’une partie de billard, le joueur frappe la boule blanche qui en frappe d’autres, qui en frappent d’autres à leur tour. Quelle que soit la force de l’impulsion initiale, au bout de quelques secondes les boules s’immobilisent à cause des frottements. Un bon mathématicien peut modéliser sans trop de difficulté la cinétique de la partie. Nous sommes dans une situation relativement simple.

Remplaçons maintenant le tapis de feutrine du billard par de la glace, mieux par un coussin d’air comme sur les tables de air-hockey. Le même joueur qui frappe la même boule blanche la verra provoquer bien plus de perturbations dans le petit monde des autres boules. En réduisant les frottements, on accroît la complexité.

Quittons le billard et intéressons-nous à notre société. Que se passe-t-il quand deux personnes commencent à se parler sur un réseau social ? Lorsqu’elles se lisent par hasard sur un blog ? Qu’elles discutent sur Twitter ? Qu’elles échangent leurs cartes de visite via leur téléphone ? Ou même quand elles prennent le train ou l’avion pour un oui ou pour un non et qu’elles vont dans un autre coin du monde transporter leur influence ?

Nous sommes en fait passés du tapis de feutrine au coussin d’air. Avec nos nouvelles technologies d’interconnexion, nous réduisons certaines frictions sociales, celles qui d’une manière ou d’une autre tenaient les gens éloignés les uns des autres et limitaient leurs interactions. Ce mouvement naissant complexifie notre monde. Les conséquences de nos paroles et de nos faits et gestes se font sentir de plus en plus loin, ils frappent de plus en plus d’autres individus. À tel point que les modélisations mathématiques se heurtent à de sérieux écueils mêmes avec les ordinateurs les plus puissants. Que l’avenir nous apparait plus imprévisible que jamais avec la survenue de plus en plus fréquente de black swan. Que contrôler la société, ou même simplement une communauté, devient une gageure.

Nous pouvons écrire un théorème :

Interconnexion => Fluidification => Complexification

Les hétérarchies

Cette complexification ne dépend pas uniquement de notre volonté. Depuis que nous sommes des milliards sur terre, la biosphère nous lie les uns aux autres malgré nous. Mais nous avons notre part à jouer dans ce processus. Quelles possibilités avons-nous ?

1/ Nous décidons que cette complexité est inacceptable. Nous militons contre les nouvelles technologies et pour que rien ne change, certains même prônant les stratégies de réduction de la population.

2/ Toujours dans l’idée que la complexité est inacceptable, nous décidons de la faire baisser par nous-mêmes. Nous nous isolons. Nous coupons Internet. Ne voyageons plus. Freinons par tous les moyens la fluidification. Nous créons malgré nous les conditions favorables à l’ethnocentrisme ce qui ne peut qu’engendrer des conflits armés.

3/ Nous tentons de vivre la complexité et parions que des milliards d’hommes et de femme peuvent cohabiter harmonieusement sur terre.

Tous ceux qui parlent d’horizontalité, de transversalité, de réseau… ont plus ou moins consciemment opté pour ce troisième choix, le seul d’une certaine façon moralement acceptable.

Comment réussir ce tour de force ? Une observation tout d’abord. La complexité n’est pas tant en nous qu’entre nous, dans la société : les entreprises, les gouvernements, les associations… La complexité se gère au niveau individuel, puisque nous pouvons l’accroître ou la réduire, mais aussi au niveau collectif.

Comme l’a montré le cybernéticien Valentin Turchin, un système ne peut contrôler ses sous-systèmes que s’il dispose d’un niveau de complexité au moins égal au leur. Si dans une entité collective les individus créent des liens, ils augmentent la complexité, complexité qui elle-même répond à celle du monde extérieur. La structure de management doit donc accroître sa complexité pour répondre à celle du système.

Tant que les individus ont un pouvoir de complexification faible, les managers peuvent gérer la situation. En revanche, quand les individus ont pratiquement tous la même capacité de complexification, situation propre au monde technologique, l’organe de contrôle a de plus en plus de mal à augmenter sa complexité pour répondre à celle du système. Cette opération a un coût humain, énergétique et financier vite vertigineux.

Trois solutions se présentent.

1/ Si l’organe de contrôle empêche les individus de créer des liens, il solidifie le système pour éviter que sa complexité n’augmente. Nous nous retrouvons dans la situation qui conduit à l’ethnocentrisme.

2/ Si l’organe de contrôle abdique, le désordre s’installe, la complexité du système s’effondre. C’est un peu comme si sur une autoroute vous lâchiez soudainement le volant. Le système implose, devenant incapable de mener à bien ses anciens objectifs.

3/ Si l’organe de contrôle autonomise ses sous-systèmes, s’il les libère, leur fait confiance et coopère avec eux plus qu’il ne les gère. La complexité interne de chacun ses sous-systèmes a diminué sans amoindrir la complexité globale. Plutôt qu’un seul gros système, on se retrouve avec de nombreux systèmes qui interagissent.

Ils nouent entre eux des relations d’égal à égal. Leurs hiérarchies s’entrecroisent, elles forment ce qu’on appelle des hétérarchies, c’est-à-dire des réseaux de coopération sans subordination. Cette absence de subordination est capitale. Elle implique un lien réciproque, mutuellement consenti, mutuellement retourné, et non un lien unidirectionnel de type maître esclave. C’est toute la différence entre l’interdépendance et la dépendance.

Ce processus ne s’arrête pas en si bon chemin. Comme dans chacun des sous-systèmes, les individus conservent leur pouvoir de complexification, l’autonomisation peut se poursuivre. Les sous-systèmes donnent naissance à des sous-sous-systèmes et ainsi de suite jusqu’à ce que nous n’ayons plus que des individus qui interagissent les uns avec les autres. À ce moment, ils s’auto-organisent. Nous sommes passés d’une organisation coercitive à une organisation fluide en évitant le piège de l’implosion.

Nous avons nous-mêmes construit cette transition en usant de notre pouvoir de créer des liens. Plus nous nous rendons interdépendants, plus nous nous dégageons des structures de management. In fine, nous dépendons uniquement les uns des autres : nous sommes libres. Nous aboutissons à un nouveau théorème :

La complexité ne peut s’accroître qu’avec un accroissement concomitant des libertés individuelles.

Si nous usons de cette liberté pour créer de nouveaux liens et démultiplier la complexité, le processus se renforce par feedback positif :

Plus nous nous lions les uns aux autres, plus nous sommes libres.

C’est un résultat contre-intuitif, mais identifié par les psychologues et les philosophes. Ils parlent d’idiosyncrasie. Plus les gens ont de relations sociales, plus ils se singularisent. « Mes amis me définissent. »

Ainsi, nous ne nous libérons pas en coupant les liens qui nous lient aux autres, mais, au contraire, en les multipliant. Albert Jacquard a relevé le paradoxe en écrivant : « Pour être réaliste, je dois voir en l’autre une source qui contribuera à ma propre construction. Car je suis les liens que je tisse ; me priver d’échanges c’est m’appauvrir. Le comprendre c’est participer à l’Humanitude. »

Maximiser l’interdépendance maximise la liberté.

Par exemple, si nous coupons le lien avec notre boulanger, vous devons pétrir et cuire notre pain. Plus nous coupons de liens avec la diversité environnante, plus nous devons faire nous-mêmes, nous finissons par faire exactement la même chose que tous ceux qui coupent les liens, ne serait-ce que pour répondre à nos besoins élémentaires. Nous renonçons à nous singulariser, nous réduisons notre individuation.

Il se produit la même chose dans le domaine culturel. Si je décide que les écrivains publient n’importe quoi, si je cesse de les lire, je dois m’inventer mes propres histoires. Je m’enferme alors dans un monde étriqué, j’invente les mêmes histoires que des millions d’autres personnes qui ont effectué le même choix que moi.

De même, si je suis habité par la croyance que des forces transcendantes régissent le monde, je peux m’enfermer dans une religion. Ce faisant, je me coupe des autres religions et me prive d’un immense réservoir de sagesse.

En coupant les liens, en nous libérant des autres, nous réduisons nos possibilités existentielles. En apparence plus libres, parce que moins dépendants, nous sommes en réalité prisonniers d’une tribu.

Nous nous trouvons dans une situation paradoxale et pas nécessairement intuitive. Plus nous nous lions avec d’autres, plus nous accroissons la complexité et par réaction notre liberté ce qui conduit à une plus grande individuation.

Pour nous individualiser, nous devons sans cesse tisser des liens.

Je peux maintenant mettre bout à bout tous les théorèmes. La fluidification augmente la puissance d’agir, donc la liberté. Elle permet le processus d’individuation qui, à son tour, renforce la coopération. Une fois plus individué, on profite d’autant plus des possibilités offertes par la fluidification. Ce processus s’auto-entretient par feedback positif.

Le nomadisme

Imaginons une société où vivent de plus en plus d’hommes et de femmes pleinement individués. Ce que l’un aime, l’autre ne l’aime pas nécessairement. Cela est vrai dans le domaine des biens comme des services. Un produit fabriqué en grande série n’a guère de chance de les toucher. Conséquences : les producteurs fabriquent des produits en séries de plus en plus petites et il existe de plus en plus de séries, donc potentiellement de plus en plus de producteurs.

En 2004, Chris Anderson décrivit ce phénomène avec sa théorie de la longue traîne. Dans la distribution traditionnelle, dès qu’un produit ne se vend plus suffisamment, il est déréférencé, parce qu’il occupe en rayonnage un espace qui n’est plus rentable.

Sur Internet en revanche, les rayonnages étant potentiellement infinis, il n’y a aucune raison de déréférencer un produit. Un libraire en ligne peut avoir des millions de livres à son catalogue. S’il dispose d’une bonne technologie de filtrage et de recommandation, les livres qui traditionnellement ne sont plus vendus continuent de se vendre, réalisant jusqu’à 30 % du chiffre d’affaires total. Cela signifie que les acheteurs n’achètent plus tous les mêmes produits, mais que nombre d’entre eux vagabondent hors des sentiers battus.

Anderson se contenta de décrire une nouvelle possibilité de business. Pour lui, de grandes entreprises pouvaient augmenter leurs revenus en adressant la longue traîne. Pour réussir ce tour de force, elles pouvaient d’ailleurs agréger les offres de vendeurs indépendants… qui chacun réussiraient à tirer son épingle du jeu.

La théorie d’Anderson a été contestée. Souvent les indépendants vendent trop peu pour survivre. Quand elle se produit, la longue traîne profite avant tout à la grande entreprise qui la met en œuvre.

Mais la théorie a aussi des implications politiques qu’Anderson n’a guère abordées. Si nous nous individuons, nous avons besoin d’une longue traîne. Si elle n’existe pas, nous devons la créer pour disposer des produits matériels ou immatériels qui combleront nos goûts variés.

Un mouvement de grande ampleur a débuté en ce sens. Parfois appelé DIY pour Do it yourself, faites-le vous-mêmes, ses panégyristes partent du principe qu’un être individué ne peut plus se satisfaire d’un produit créé en masse. « Plutôt que de sombrer dans le consumérisme, soyons acteur de notre propre consommation. » Sur Internet, des centaines de sites expliquent comment fabriquer et personnaliser une multitude d’objets du quotidien.

Dans le même esprit, des micro-entrepreneurs, c’est-à-dire des artisans qui souvent s’appuient sur les technologies de pointe, créent des produits à l’unité qu’ils ne fabriquent qu’à la demande et qui peuvent être personnalisés. Parfois ils utilisent des imprimantes 3D qui sculptent la matière. Une nouvelle façon de travailler et de consommer se développe. Le créateur et l’acheteur établissent entre eux un lien tout aussi personnalisé que l’objet qui en résulte.

Alors, chercher les manifestations de la longue traîne chez tel ou tel vendeur, dans tel ou tel domaine, n’a aucun sens. La longue traîne se manifeste dans l’ensemble de la société. L’individuation implique une offre compatible avec ce projet de vie. Entreprises de petites tailles et immense diversité de l’offre.

Rien à voir avec le monde capitaliste à l’honneur au XXème siècle. Une entreprise produisait alors une faible variété de produits, mais chacun en grand nombre. Un constructeur automobile disposait d’une dizaine de gammes, mais produisait chaque modèle par milliers, voire par millions. Il employait des centaines, voire des milliers de personnes, toutes rangées dans des cases, souvent identiques. Le désir mimétique poussait alors les clients à acheter les mêmes modèles.

La société était monolithique, une société de sédentaires. Tout le monde se levait à la même heure, partait travailler à la même heure, faisait une pause à la même heure, écoutait les mêmes informations à la radio ou à la télévision, retravaillait pour la même durée avant de regagner la maison à la même heure et une nouvelle fois subir le même lavage de cerveau. La norme s’imposait à tous dans une société mécanisée.

Mais plus nous nous interconnectons, plus nous cassons les rituels. Nous nous individuons, nous accroissons la complexité, poussons les entreprises à mêler leurs hiérarchies et à se subdiviser en unités de plus en plus autonomes qui coopèrent en réseau.

Traditionnellement, une entreprise s’apparente à une structure qui veut maintenir sa complexité propre par-devers celle de l’environnement. C’est une cellule dans un organisme plus vaste. Avec sa peau, sa frontière, elle empêche les composés internes de créer des liens arbitraires avec l’extérieur.

Cette approche avait tout son sens lorsque l’interconnexion entre les individus était difficile. Quand deux entreprises interagissaient, leurs employés interagissaient. Cet effet de levier n’a plus guère d’intérêt quand chacun des individus peut interagir par lui-même dans une infinité de modalités.

Une entreprise s’apparente à une ethnie qui emprisonne ses employés dans un jeu de règles et de codes. En freinant l’interconnexion, elle entretient le désir mimétique. Même si elle tente d’adopter des modèles d’organisation horizontaux, elle reste une structure stable et relativement durable, en-tout-cas qui cherche à imposer sa marque dans le temps. L’entreprise s’oppose au nomadisme. Car si nous usons de notre pouvoir de créer des liens, si nous accroissons la complexité sociale qui nous entoure, nous rendons inopérantes les structures de management des entreprises traditionnelles. Elles ont de plus en plus de mal à maintenir leur intégrité dans un monde qui se dématérialise et qui favorise les liens. Peu à peu, elles libèrent leurs sous-systèmes jusqu’au niveau de l’individu.

Call to action

Comment prendre en compte ce désir croissant d’individuation ? Ce désir d’être soi tout en se liant davantage aux autres ? Comment profiter de la complexification qui en résulte plutôt que de la subir ? Les politiques autant que les entrepreneurs doivent se poser ces questions.

Le monde change. Jadis peuplé de sédentaires, dans une certaine mesure qui se contentaient des liens proposés par leur environnement immédiat, des nomades l’envahissent peu à peu, en quête perpétuelle de nouveaux liens qui stimuleront leur créativité.

On peut bien sûr continuer à encourager les startups. Quel est leur principe ? Une petite équipe travaille sur une idée, récolte des fonds, construit une entreprise avec des salariés selon le modèle traditionnel. Si elle grossit, et c’est son but, elle se heurtera à la complexité environnante. Par ailleurs, ses employés, dans une certaine mesure liés de manière unidirectionnelle, verront le développement de leur individuation entravé.

Est-ce la meilleure méthode pour accompagner la nomadisation croissante des individus ? Sans doute pas. Ils préfèrent se lier de manière coopérative et souple, souvent de façon informelle, interagissant sur des projets plutôt qu’à l’intérieur de structures définies. Ils se retrouvent sur le Net, dans les réseaux sociaux, où dans divers lieux, souvent des cafés, ces tiers-lieux qui maximisent l’interaction, la complexification, l’individuation… Pour stimuler l’innovation au XXIème siècle, nous n’avons d’autre choix que de favoriser cet environnement adapté aux nomades.

Billet initialement publié par Thierry Crouzet sur le blog Le Peuple Des Connecteurs, sous le titre “La liberté c’est le lien“.

Crédits Photos CC Flickr : asleeponasunbeam, victoriapeckham, jurvetson, naoyafujii, byrne7214.

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Vers un web sans sites web http://owni.fr/2010/05/03/vers-un-web-sans-sites-web/ http://owni.fr/2010/05/03/vers-un-web-sans-sites-web/#comments Mon, 03 May 2010 14:51:59 +0000 Thierry Crouzet http://owni.fr/?p=2390 Les sites web ont été imaginés pour stocker des informations et les afficher à travers des navigateurs. Ce fut une révolution, notamment grâce à l’hypertexte décentralisé, mais aussi une façon de traduire à l’écran ce que nous connaissions sur le papier.

Il suffit de voir à quoi ressemblent encore les sites des journaux (où même les blogs): à des journaux traditionnels ! Très loin du look Google ou des services 2.0 les plus avancés. On reste dans l’ancien monde de Gutenberg.

Le web s’attachera-t-il longtemps à ce passé poussiéreux ? Je ne crois pas. Le web 3.0 n’existera jamais. Le web n’était qu’une étape transitoire, une façon de porter vers le numérique ce dont nous disposions déjà, un nouveau monde, certes, mais attaché à l’ancien monde. Incapable de vivre sans lui (d’où le problème du piratage qui n’est autre que le phagocytage de cet ancien monde).

flux

Ce que nous avons appelé le 2.0 n’était pas une révolution du web mais l’arrivée massive de services. Nous avons inventé notre boîte à outils : coopération, diffusion, recherche, agrégation… Ces outils nous aident à manipuler l’information et à la faire circuler.

Notre fusée peut maintenant lâcher son premier étage qui jadis la connectait au sol. Elle s’élève vers quelque chose de neuf, un cyberspace dans l’esprit de Gibson, un univers de flux qui se croisent et s’entrecroisent, s’éclairent mutuellement, se dissolvent, se reconstruisent ailleurs… phénomène évoqué par Nova Spivack.

L’idée d’un lieu de lecture privilégié et monétisable, le site web, est révolue. Nous avons des sources d’informations, les blogs par exemple, qui propulsent l’information pure dans le cyberspace. Puis elle circule, s’interface, se représente, se remodèle. Elle n’a plus une forme donnée, une mise en page, mais un potentiel formel qui peut s’exprimer d’une infinité de façons. Je me moque de la forme originelle quand je lis sur un agrégateur, éventuellement ouvert sur mon mobile.

Nous allons sur le web pour publier, régler nos tuyaux à flux, les brancher les uns sur les autres, les combiner, les croiser, les filtrer, les comparer… Nous y affutons notre moteur et puis notre vie numérique se passe ailleurs. Dans notre desktop, nouvelle génération de navigateur, sorte de récepteur de flux, où tout se combine et prend forme.

La fin du web, l’âge des propulseurs

Les sites deviennent des bases de lancement. Nous n’avons plus besoin de les visiter. Ils ont leur importance, tout comme celui qui parle a de l’importance, mais nous n’avons aucune raison de nous trouver en face de lui pour l’entendre. Nous pouvons le lire ailleurs, l’écouter ailleurs, le voir en vidéo ailleurs…

Cette pratique est à vraie dire fort ancienne, familière au monde de l’édition. Pour un texte, la forme est transportable, c’est la façon dont les idées et les scènes s’enchaînent, dont elles sont rendues, écrites… Le fond et la forme font bloc. La mise en page est une forme supplémentaire qui, le plus souvent, intervient en fin de chaîne. D’une manière générale, un même texte est lisible de plusieurs manières au fil des éditions (cartonné, souple, poche, luxe…).

Dans le monde des flux, comme dans celui de l’édition, la forme finale garde une grande importance mais elle n’est plus gérée à la source. C’est le desktop qui agrège les flux, se charge du rendu. Suivant les desktops, nous aurons des philosophies différentes. Des templates s’y grefferont. Tout changera encore en fonction du device de lecture (ordinateur, téléphone, reader…).

Un modèle que nous croyons stabilisé, celui du web, s’écroule. Il restera peut-être des boutiques, des points localisés d’interface avec la réalité matérielle, mais pour tout le reste, pour tout ce qui est numérisable, le point d’entrée localisé n’a plus aucun sens. L’information sera partout, dans un état d’ubiquité et de fluidité. Les liens se réorganiseront dynamiquement, bidirectionnellement, un peu comme les signaux dans un cerveau.

Le web ressemblait au monde de la presse. Le flux ressemblera au monde du livre, un monde où les livres seraient vivants, où chaque mot pointerait vers d’autres livres, où chaque phrase engendrerait des conversations avec l’auteur et les lecteurs. Ce n’est sans doute pas un hasard si de nouveaux readers voient sans cesse le jour en ce moment même. Nous devons pouvoir incarner le flux où que nous soyons.

Nous allons pousser des données dans le flux global. Certains d’entre nous se conteront de régler la tuyauterie, d’autres d’envoyer avec leur blog des satellites en orbite géostationnaire, d’autres de courts messages microblogués, juste des liens, des sourires, des impressions pendant que d’autres expédieront des vaisseaux spatiaux pour explorer l’infini, des textes longs et peut-être profonds.

Le temps des propulseurs est venu.

Notes

  1. Auteur, blogueur, éditeur, commentateur, retwitter… sont des propulseurs. Le consommateur passif est en voie de disparition. Si j’aime quelque chose, je le dis, donc je propulse.
  2. Dans la logique du web actuel, un éditeur ne diffuse dans ses flux RSS que les résumés de ses articles. Le but étant de renvoyer du trafic à la source.
  3. Dans la logique des flux, brider en sortie le flux RSS est une absurdité puisque la source n’est qu’un propulseur. Brider revient à refuser d’être lu. Plus personne n’aura envie d’aller visiter le propulseur.
  4. Tous les sites médias brident leurs flux pour tenter de préserver l’ancien modèle publicitaire. Alors qu’ils survivent avec difficulté sur le web et envisagent presque tous de revenir au modèle payant, un monde plus radicalement éloigné du leur apparaît. J’anticipe des jours de plus en plus sombres pour l’industrie de la presse.
  5. Les journaliste qui deviendront des propulseurs s’en tireront. Ils apprendront à régler la tuyauterie. Nouvelle génération de plombiers.
  6. Reste à inventer les outils de statistiques adaptées aux flux, comme les outils de monétisation des flux. Mais ceux qui attendront ces outils pour changer de paradigme seront une nouvelle fois laminés.
  7. Peut-être que la monétisation s’effectuera au moment de la lecture sur le modèle iTune. Je vois l’intérêt pour une œuvre originale, par exemple la nouvelle de Gwen, mais quel intérêt pour une news reprise partout sans guère de variation ?
  8. J’aime Twitter parce que c’est une technologie de lifestream qui révolutionne le web et nous fait enter dans l’ère des flux. J’aime Twitter parce qu’il devient un protocole auquel nous donnent accès des applications tierces. J’aime Twitter parce que je ne vais jamais sur Twitter. Je ne devrais même plus parler de Twitter mais uniquement d’une Federal Public Timeline. Elle m’aide à propulser mes textes et mes idées passagères dans le cyberspace naissant.
  9. Le cyberspace nait aujourd’hui même. Le web restait dépendant de l’ancien monde matériel. Voilà pourquoi les marchants ont été les premiers à s’y épanouir.
  10. Nous devons générer les flux avec nos outils, les mixer avec nos outils. Les flux doivent circuler et n’appartenir à personne sinon à leurs propulseurs respectifs. Nous sommes encore loin d’en être là mais c’est la direction. Un web où les sites s’effacent au profit de ce que nous avons à dire et à échanger.
  11. Ainsi Twitter devra être remplacé par un protocole décentralisé et robuste. Les développeurs y réfléchissent.
  12. C’est à Mozilla de devenir un desktop pour agréger tous les flux. Seesmic et cie ont peu de chance de se tirer d’affaire.
  13. Notre identité numérique sera concentrée sur notre point de propulsion, c’est là qu’elle s’incarnera, c’est de là qu’elle essaimera dans le cyberspace.
  14. Je crois aussi que le point de propulsion doit être open source, pour que notre identité n’appartienne à personne. WordPress est le meilleur point actuel. Mais sans doute trop marqué par son passé blog. Il faut un outil ou des outils capables de gérer tous les types de propulsion possibles.

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Article: Texte initialement publié sur Le peuple des connecteurs

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Civisme 2.0: ne pas voter? http://owni.fr/2010/03/15/civisme-20-ne-pas-voter/ http://owni.fr/2010/03/15/civisme-20-ne-pas-voter/#comments Mon, 15 Mar 2010 04:21:13 +0000 Thierry Crouzet http://owni.fr/?p=10077 Pour certains, s’abstenir est un manquement à ses devoirs de citoyen. D’autres estiment au contraire que refuser d’aller voter est une “insurrection civique” (cc Mélenchon). En l’absence d’un quorum, de prise en compte des votes blancs et compte tenu de l’abstention, il nous semble utile d’ouvrir le débat, qui agite aussi l’équipe de la soucoupe…


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Je n’ai pas voté une nouvelle fois et je ne voterai pas tant que la démocratie ne sera qu’un simulacre. J’ai dans Le peuple des connecteurs, et plus tard, exprimé des raisons théoriques pour ne plus voter (impossibilité de prévoir, impossibilité de contrôler la complexité, impossibilité de gouverner…), s’y ajoutent des raisons contestataires. Plus nous serons nombreux à ne pas voter, à refuser de choisir entre imbéciles et andouilles, mieux nous titillerons ceux qui effectuent encore ces choix stupides et qui nient notre liberté de choix. Un jour, un seuil d’abstention sera franchi qui fera s’écrouler un système représentatif exsangue.

Hier, dans le Languedoc, j’ai accompagné ma femme au bureau de vote. Elle a donné sa voix à Europe Écologie, c’est le choix que j’aurais fait si j’y avais été contraint. Non pas pour les plébisciter, mais pour me soustraire à leurs adversaires.

Dimanche prochain, ma femme aussi n’ira pas voter. Comment pourrait-elle choisir entre Frêche (extrême droite de type mitterrandien), UMP (extrême droite déguisée) et FN (extrême droite assumée) ? Elle ne votera pas et je suppose avec elle tous ceux qui ont choisi les Verts, le PS officiel ou la gauche dure. L’abstention devrait être en toute probabilité plus forte dans ma région.

Si les gens avaient du plomb dans la tête, il devrait en aller partout de même. Regardez les chiffres. Vous sommez les voix écologistes et Modem et vous arrivez au score de Bayrou en 2007, autour de 18%. Un hasard ? Je n’y crois pas. Parmi, ceux qui s’expriment, il y a 18 % de gens qui souhaitent une autre forme de politique. Et quand j’entends Cohn-Bendit se situer à gauche, je rigole.

Tu n’as rien compris. Si j’avais voté pour toi, et ma femme a voté pour toi, j’aurais voulu signifier mon rejet de la droite et de la gauche, mon rejet de l’ancien axe d’opposition. Alors quand tu t’allies avec ceux que je rejette, je ne peux pas te suivre.

Je me souviens d’une conversation en juin dernier, sur une terrasse parisienne, avec Sandrine Bélier, toute nouvelle eurodéputée écologiste. Je lui disais alliez-vous avec la gauche et c’est la mort. Elle me jura « jamais ». L’alliance, un an plus tard, vous l’avez déjà faite. Croyez-vous que les gens qui ont pu voter pour vous veulent de cette régression vers un programme commun ? Vous êtes bien comme les autres, seul le pouvoir vous intéresse… et ces petits avantages.

Alors on me dit que ne pas voter favorise le Front national. C’est quoi cette théorie ou plutôt cette rhétorique ? En 2002, au premier tour de la présidentielle : 28 % d’abstention. C’est peut-être beaucoup pour une présidentielle, mais on est loin des 53,5% des régionales 2010. Le Front national ne progresse pas avec l’abstention mais, comme l’abstention, avec l’inanité de nos politiciens. Ne confondons pas les causes et les effets.

Ne pas voter me paraît aujourd’hui la seule manière de militer pour une autre forme de politique. Ne pas voter n’est pas un désengagement, mais un refus des choix restreints qui nous sont offerts. Il faut ajouter au 18 % de ceux qui choisissent la troisième voix peut-être 30 ou 40 % de Français supplémentaires, ceux qui ne votent pas par dégout. La troisième voie est majoritaire en France et elle n’a aucun moyen de s’exprimer, sinon un jour, peut-être, par une insurrection généralisée.

Mais alors pourquoi personne n’arrive à incarner cette troisième voie ? C’est la seule question qui me paraît aujourd’hui intéressante. Bayrou tente et il sombre dans le narcissisme napoléonien. Europe écologie tente et s’acoquine avec la gauche. Rien de surprenant.

Cette troisième voie peut-elle être incarnée par un parti, par des candidats, par un présidentiable ? J’en doute. Si tous ces gens qui ne se reconnaissent plus dans la politique traditionnelle ont développé leur individuation, comme je le suppose, ils ne peuvent plus s’identifier à des totems tutélaires, ces doudous pour adulte, espèces d’individus transactionnels de pacotille.

La représentation absolutiste de nos démocraties n’est plus une forme qui convient à l’homme émancipé du XXIe siècle. Nous devons basculer vers une démocratie distribuée, une démocratie P2P, une démocratie de la responsabilité individuelle.

Utopie ? Préférez-vous le chaos qui se prépare quand les insatisfaits franchiront par leur nombre un seuil critique ? Nous changeons, le monde change autour de nous, la politique ne peut pas rester immuable, sinon de la fracture le sang coulera.

> Article initialement publié sur “Le Peuple des Connecteurs”

> A lire sur le sujet mais avec l’opinion inverse, les articles de Seb Musset: avant le scrutin, et après /-)

> Illustration empruntée à un blog sympa (lulz)

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