Trois questions à Pierre Haski
Pierre Haski est un patron de presse un peu spécial. Journaliste de formation, il fonde Rue89 en 2007 en compagnie d’anciens collègues de Libération. Assis du côté des journalistes, il était jeudi l’invité du débat “Journalistes et patron de presse, pourquoi tant de haine ?”.
Pierre Haski, vous êtes journaliste et patron de presse, quels avantages tirez-vous de cette double appartenance ?
Je suis devenu patron de presse par accident. Mon rêve, c’était de créer un média internet participatif. Pour ça j’ai dû quitter la presse écrite. On est partis à plusieurs, et on a appris à être gestionnaires. C’était le seul moyen de bâtir le journalisme auquel nous aspirions, de construire notre modèle. Finalement, n’avoir aucunce expérience en tant que patron, ça aide. Ça permet d’être plus créatif.
Pensez-vous qu’un patron de presse non journaliste de formation puisse être un bon dirigeant ?
Sans en faire un axiome, je dirais qu’il est préférable que le gestionnaire d’un journal soit aussi journaliste. Ce qu’il faut, c’est un équilibre entre la part de gestionnaires et de journalistes. C’est vrai, certains journalistes ne sont pas capables d’avoir une vision économique, mais aujourd’hui, la balance penche un peu trop du côté de la gestion. J’en ai fait moi-même l’expérience : pour Rue89, je me suis fait aider par des informaticiens et des gérants de start-up. Ils arrivent avec leurs réflexes et, en tant de crise, cela se traduit par la volonté de supprimer le premier facteur de dépenses. Dans un journal, c’est les salaires. Quand on fabrique des boîtes de petits pois, on peut réduire le nombre des boîtes pour diminuer les dépenses. Mais dans un journal, on est dans une dynamique humaine, on ne peut pas virer des gens comme ça. Le problème, c’est de savoir où on place le curseur entre le journaliste et le gestionnaire.
Les journalistes ne peuvent-ils pas dire à leurs patrons : « Stop, je réfléchis » ?
Le rapport de force n’est pas en faveur des journalistes. La précarité touche le métier et le contexte économique ne leur permet pas de s’opposer aux patrons de presse. Pourtant ils devraient pouvoir, mais ils se heurtent à beaucoup de difficultés. Il n’y a donc pas de prise de risque. D’autant que pour certains patrons, la presse n’est pas le principal objectif, et beaucoup ont plutôt un profil de gestionnaire que de journaliste. L’audace manque aussi. Le seul moyen de pouvoir travailler de façon indépendante, c’est de partir des médias traditionnels, comme je l’ai fait : quitter Libération pour mettre en place Rue 89.
Propos recueillis par Charlie Vandekerkhove et Mayore Lila Damji
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