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Le livre-enquête : une autre façon de faire du journalisme

8 octobre 2009 par Le blog des assises du journalisme

Luc Folliet, au centre, raconte son cheminement du documentaire vidéo au livre-enquête.

Luc Folliet, au centre, raconte son cheminement du documentaire vidéo au livre-enquête.

Quel est le point commun entre la dentelle de Calais, les travailleurs Indochinois en Camargue et l’île de Nauru ? Ce sont trois sujets d’enquête. Les livres de trois journalistes, nominés pour le prix du premier livre de reportage. Hier, ils étaient à la librairie Kléber pour discuter de leur travail avec le public.

« Quand j’ai embarqué à Orly, je me disais : et si tout cela était faux ? ». Faux, ce « rêve de gosse », ce « paradis perdu »…. Enfant, Luc Folliet a découvert Nauru et sa capitale de 400 habitants au détour d’un atlas. Grâce à son gisement de phosphate, il s’agit alors d’un des pays les plus riches du monde. “Tellement riche que les habitants n’ont pas besoin de travailler”, raconte l’auteur.

L’île vient se rappeler au jeune homme alors qu’il étudie en Erasmus à Edimbourgh. Un article du Times dresse un tableau sombre de cette terre en plein Pacifique, à 4500 km de Sidney. En dix ans, les habitants ont tout perdu. Le journaliste en devenir enquête, cherche des explications, démêle les causes et les conséquences de cette fable sur la civilisation capitaliste. L’île devient son île. Il s’y accroche, conscient qu’elle est aussi un moyen pour lui d’échapper un temps au marasme économique.

Et Luc Folliet raconte au public cette montée d’adrénaline sur le tarmac. Il a 26 ans, le diplôme de l’ESJ Lille fraîchement en poche. Deux producteurs de cinéma attendent un documentaire et il n’est plus sûr de rien…  A la librairie Kleber, l’auditoire est sous le charme. L’auteur avive le désir d’aventure des étudiants en journalisme. « Et pourquoi n’avons-nous jamais entendu de cette histoire extraordinaire ? » Réponse sans appel : « A cause des lois de proximité enseignées en école de journalisme: le lointain intéresse moins que le voisin ».

De retour en France avec ses bandes, il s’aperçoit que son documentaire échouerait à livrer la véritable face de Nauru et décide de publier l’enquête qui a permis sa réalisation. Actes Sud pensait à un essai universitaire. « Je ne suis pas prof, je suis journaliste ». Il prend le risque de finir son manuscrit et l’adresse aux éditions La Découverte sous le titre Nauru, l’île dévastée. « Je me levais le matin et je n’allais plus au travail : j’écrivais un livre ! C’est complexe, passionnant et sans doute inconscient… mais à 28 ans je pouvais me le permettre ».

Si Luc Folliet fait corps avec son sujet, au point que Nauru a pu être un rite de passage, pour Thierry Butzbach et Morgane Railane, la démarche est plus froide. Le traitement de l’enquête est plus formel, plus méthodique. La passion du sujet est là, sa pertinence est le moteur de l’enquête. Ils ont creusé pour comprendre le déclin de l’industrie de la dentelle à Calais. La faute aux Chinois ? Pas seulement. Le terrain est décortiqué, analysé. Ils réalisent ensemble 197 entretiens. Petit à petit les ouvriers et acteurs du secteur se confient, avouent leurs torts, le mal qu’ils ont fait à cette industrie aujourd’hui à l’agonie. Les journalistes enquêtent, les consciences se soulagent. Et le livre s’avère être un succès de librairie. Les pouvoirs publics se saisissent du dossier. « Ce n’était pas une prise de défense mais un coup de projecteur sur une industrie qui est en train de crever ». L’esprit « filière » renaît, ici on envisage de soutenir financièrement un concurrent, là on songe à un musée pour préserver un savoir-faire.

Le journaliste sauve de l’oubli, préserve de l’œuvre du temps. Il est un ouvrier de la mémoire, il donne matière au travail des historiens futurs. Pierre Daum va plus loin. Il rectifie l’histoire en enquêtant dans Immigrés de force sur une page manquante de l’histoire coloniale française : les travailleurs Indochinois forcés à travailler dans les usines d’armement en 1939. C’est à eux que l’on doit le riz en Camargue. Pierre Daum a retrouvé les derniers survivants, entre la France et le Vietnam. Il consigne la parole qu’il confronte à son travail de recherche dans les archives. Il livre finalement un récit chronologique qui lui vaut une certaine reconnaissance du milieu universitaire.

Reste une question. Si les journalistes se mettent à écrire des livres, qui écrira désormais les journaux ? Et que deviendront les auteurs traditionnels ? A écouter les intervenants, on comprend que le livre de journaliste a un statut particulier : il est écrit par défaut, par manque de place dans les journaux, de temps, de moyens. Luc Folliet, Pierre Daum, Thierry Butzbach, Morgane Railane écrivent des livres par refus de « gâcher leur travail en trois milles signes ». Ils se résignent à se donner un support, se ménagent eux-mêmes un nouvel espace de liberté. Le livre journalistique, symbole de la dérive des médias qui ne diffusent plus de grandes enquêtes et reportages ? Et Luc Folliet de convenir que, paradoxalement, c’est à travers la médiatisation d’un ouvrage que l’enquête figure dans les journaux dont il a été évincé.

Ils sont pigistes, journalistes, pressés par l’actualité, le quotidien, travaillent dans l’urgence. Mais ils sont aussi auteurs, ils ont nourri une réflexion sur plusieurs mois, voire plusieurs années. Ils jonglent entre les temporalités, le temps long du livre, le temps court de l’information et l’urgence du quotidien. Mais quoi qu’il arrive il faudra remplir son frigo et payer son loyer.

Ariane Kujawski

Noémie Rousseau

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